Chaque mois, le Crédit Agricole publie un classement. Pas le classement des meilleures entreprises, ni celui des dossiers les plus solides. Le classement des actions les plus échangées par ses clients particuliers. C'est une donnée comportementale brute, et elle est précieuse — non pas pour copier la liste, mais pour comprendre comment la majorité des investisseurs réfléchissent.

En mars, le podium se compose de Total Energies, Crédit Agricole et 2CRSI. Suivent Exail Technologies, Stellantis, LVMH, Airbus, Valneva, BNP Paribas et Air Liquide.

Prenez le temps de lire cette liste. Puis demandez-vous : si vous construisiez un portefeuille pour le tenir 15 ou 20 ans, combien de ces noms y figureraient ?

C'est précisément le type de biais que le système Hidden Compounder cherche à éviter. Un investisseur discipliné ne regarde pas d'abord ce qui est populaire : il regarde quand acheter des actions, dans quel contexte, et avec quels filtres. Cela passe notamment par la lecture du RSI et de la moyenne mobile 100 jours.

Ce classement ne mesure pas la qualité des entreprises. Il mesure l'agitation des foules. Ce sont deux choses fondamentalement différentes.

Anatomie du Top 10 : titre par titre

Passons chaque titre en revue avec un seul critère de départ : s'agit-il d'un business capable de croître ses bénéfices par action de façon prévisible sur une longue période, indépendamment des cycles ?

RangTitreCatégorieVerdict compounder
1Total EnergiesÉnergie / CycliqueNon
2Crédit AgricoleBanqueNon
32CRSISmall cap / Tech hardwareNon
4Exail TechnologiesDéfense / IndustrieContexte
5StellantisAutomobile / CycliqueNon
6LVMHLuxe / Pricing powerOui
7AirbusAéronautique / CycliqueNon
8ValnevaBiotech / SpéculatifNon
9BNP ParibasBanqueNon
10Air LiquideGaz industriels / RécurrentOui

2 titres sur 10. LVMH et Air Liquide. Les deux derniers du classement.

I

Pourquoi les 8 autres me laissent indifférent

Les cycliques : danser sur un volcan

Total Energies, Stellantis, Airbus — trois entreprises dont la rentabilité dépend de variables qu'elles ne contrôlent pas. Le prix du baril pour Total. Le cycle de renouvellement automobile pour Stellantis. Les cadences de livraison et les crises de supply chain pour Airbus. Ces facteurs sont réels, mais ils sont exogènes — aucun avantage compétitif interne ne peut les neutraliser durablement.

Un compounder se définit précisément par l'inverse : une entreprise dont la croissance est endogène. Elle vient du modèle économique lui-même, pas des conditions macroéconomiques du moment. Visa, par exemple, gagne de l'argent quelle que soit la tendance des taux. Moody's bénéficie de chaque émission obligataire, en récession comme en expansion. C'est ça, le pricing power structurel.

Les banques : un bilan opaque et un ROE sous contrainte

BNP Paribas et Crédit Agricole sont deux des banques les plus solides d'Europe. Ce n'est pas la question. La question est : peut-on modéliser leur croissance bénéficiaire sur 10 ans avec une conviction raisonnable ?

Les bilans bancaires restent fondamentalement opaques. L'exposition aux cycles de crédit, la sensibilité aux taux directeurs, les exigences réglementaires de Bâle III et IV — tout cela plafonne structurellement le retour sur fonds propres. Buffett lui-même, qui a détenu Wells Fargo pendant des décennies, a progressivement réduit sa position. Les banques peuvent être des investissements cycliques rentables. Elles ne sont pas des compounders.

2CRSI et Valneva : la spéculation déguisée en investissement

Ces deux titres n'ont rien à faire dans une discussion sur le compounding. 2CRSI est une PME française de serveurs qui perd de l'argent. Valneva est une biotech vaccinale dont le modèle économique dépend d'approbations réglementaires et de contrats gouvernementaux. L'horizon est court, la visibilité quasi nulle. Ce sont des paris. Rien de plus.

Observation clé

Plus un titre est en tête du classement mensuel, plus il a probablement fait parler de lui dans l'actualité récente. Les investisseurs particuliers réagissent aux nouvelles, ils n'anticipent pas les fondamentaux. C'est précisément cette asymétrie comportementale qui crée les opportunités pour ceux qui pensent sur 10 ans.

II

LVMH et Air Liquide : les deux survivants

LVMH — le pricing power à l'état pur

Bernard Arnault a construit quelque chose de rare : un empire de marques dont la valeur perçue s'apprécie avec le temps. Louis Vuitton, Dior, Moët & Chandon, Bulgari — des actifs intangibles impossibles à répliquer. Le client LVMH ne cherche pas un bon rapport qualité-prix. Il cherche à signaler un statut. Ce mécanisme est insensible à l'inflation, aux cycles économiques et à la concurrence asiatique.

La décennie 2010–2020 a vu LVMH multiplier son cours par plus de 10. Non pas grâce à des acquisitions hasardeuses, mais grâce à une expansion organique des marges et une montée en gamme disciplinée. C'est l'exemple français du compounding de qualité.

Air Liquide — la discrétion d'un compounder industriel

Air Liquide fait partie de ces entreprises que personne ne trouve excitantes. Elle produit des gaz industriels. Oxygène, azote, hydrogène. C'est précisément pour ça qu'elle est remarquable. Ses clients — hôpitaux, usines sidérurgiques, laboratoires pharmaceutiques — ne peuvent pas changer de fournisseur du jour au lendemain. Les contrats courent sur 15 à 20 ans. Les investissements sont capitalistiques et créent des barrières à l'entrée naturelles.

Air Liquide a augmenté son dividende chaque année depuis 1981. Pas la plupart des années. Chaque année. Y compris en 2008, 2020 et pendant les crises de l'énergie. C'est la définition opérationnelle d'un compounder.

Les vrais compounders ennuient. Ils ne font pas la une, ils ne déclenchent pas de notifications. Ils font leur travail, trimestre après trimestre, pendant que tout le monde regarde ailleurs.

III

Ce que ce classement dit sur nos biais

Il faut être honnête : ce palmarès n'est pas le signe d'une incompétence généralisée. Il est le reflet de biais cognitifs universels — que nous partageons tous, à des degrés divers.

Le premier est le biais de disponibilité : nous achetons ce dont nous entendons parler. Total fait la une lors des résultats trimestriels ? On l'achète. Valneva annonce un partenariat ? On regarde. Le cerveau confond visibilité et opportunité.

Le second est le biais d'action : l'investisseur particulier a souvent l'impression qu'il faut faire quelque chose. Acheter, vendre, ajuster. Le compounder sait que la plupart du temps, la meilleure action est de ne rien faire. De laisser les intérêts composés travailler.

Le troisième est le biais de familiarité : on achète ce qu'on connaît, les entreprises dont on utilise les produits, les marques qu'on croise au quotidien. C'est pour ça que les bancaires françaises et les grandes capitalisations nationales surplombent les classements. Les Visa, Mastercard, Moody's ou Costco — des compounders parmi les plus solides du monde — restent invisibles dans ces listes.

La règle des 2 sur 10

Si dans un classement de 10 titres vous n'identifiez que 2 compounders réels, ce n'est pas un problème de sélection de valeurs. C'est un problème de cadre mental. La bonne question n'est pas "qu'est-ce qui monte en ce moment ?" mais "quelle entreprise sera structurellement plus forte dans 15 ans qu'aujourd'hui ?"

IV

Construire différemment

La philosophie Hidden Compounder repose sur une conviction simple : les meilleurs investissements sont rarement populaires au moment où on les achète. Ils deviennent populaires 10 ans plus tard, quand leur trajectoire est indiscutable — et leur valorisation, moins attractive.

Les caractéristiques que je cherche dans un titre ne figurent dans aucun classement mensuel. Elles sont au cœur de la stratégie d'investissement long terme que je défends ici : qualité, prévisibilité, discipline de prix, et timing rigoureux.

Ces critères filtrent 95 % de l'univers investissable. Ce qui reste est petit, mais c'est suffisant. Il ne faut pas 200 idées pour s'enrichir sur 20 ans. Il en faut 15 ou 20, achetées au bon moment, tenues avec discipline.

Et ce "bon moment" ne se devine pas. Il se travaille. C'est précisément le rôle du cadre BLOC1 : attendre des conditions objectives, puis agir froidement. Pour ceux qui veulent aller plus loin, le guide Quand acheter des actions ? résume les signaux essentiels, pendant que les pages sur le RSI et la MA100 détaillent les deux filtres techniques les plus utiles.

La prochaine fois que vous verrez ce type de classement, lisez-le à rebours. Les titres en bas — ceux qui n'excitent personne, ceux qu'on oublie vite — sont souvent les plus intéressants à regarder.

La foule regarde ce qui bouge. Le compounder regarde ce qui croît. Ce sont rarement les mêmes choses.

← Retour à Hidden Compounder

Recevoir chaque analyse directement

Chaque semaine, une lecture froide du marché. Sans bruit. Sans promotion. Juste les fondamentaux.

Rejoindre la liste